REDIFF EP09 – Etre père au foyer – Discussion avec Samuel

INTERVENANTS : CÉDRIC → Créateur de Papatriarcat

SAMUEL → Invité

CÉDRIC : Bonjour chèr.es auditeurs/ices, merci d’être là, merci pour le soutien. N’hésitez pas à vous abonner, à laisser un commentaire ou à laisser 5 étoiles dès que c’est possible. Cela aide déjà beaucoup le projet. Vous pouvez aussi, si vous le souhaitez, faire un don dans le lien disponible en description du podcast. Pour toute demande d’accompagnement personnel, vous pouvez aussi maintenant me retrouver sur mon site internet : http://www.cedricrostein.com, que ce soit pour des séances individuelles, ou des ateliers en groupe. Le lien est en description du podcast. Merci, et à bientôt.

01:04 Générique

01:14 CÉDRIC : Bienvenue sur Papatriarcat, le podcast qui réfléchit à la parentalité au XXIe siècle pour l’affranchir du modèle patriarcal.

01:26 INTRODUCTION

CÉDRIC : Dans cet épisode, j’accueille Samuel. Samuel a 23 ans et il est père au foyer. Vous suivez peut-être son quotidien sur Instagram sur son compte @samueletgaspard, où l’on peut découvrir ses aventures avec son fils, digne de celle de Frodon et Sam partant à la conquête de la montagne du destin. Dans cet épisode, nous aborderons différents sujets. La violence éducative, l’éducation genrée, l’émotion, les sentiments, je vous souhaite autant de plaisir à l’écouter que nous avons eu à le préparer. Bonne écoute à toutes et à tous.

02:00 CÉDRIC : Bonjour Samuel.

02:01 SAMUEL : Bonjour.

02:03 CÉDRIC : Merci beaucoup de t’être rendu disponible pour cette interview.

02:06 SAMUEL : Merci à toi, merci de me recevoir.

02:08 CÉDRIC : Alors je t’ai présenté en introduction, je voulais vraiment avoir l’opportunité de discuter avec toi parce que tu es un jeune père et je suis assez bluffé, comme je l’ai déjà dit, par tous les propos que tu peux tenir sur l’éducation, sur les violences éducatives ordinaires. J’aimerais que l’on puisse un petit peu creuser tous ces sujets. La première question que j’ai envie de te poser c’est : qu’est-ce que tu as ressenti en apprenant que tu allais être papa ?

02:28 SAMUEL : Eh bien je m’en souviens très bien en plus, parce que c’était un matin où je n’allais pas à la fac – parce qu’à l’époque j’étais en fac de médecine – et c’était un matin où je n’allais pas à la fac et puis Léa vient me voir (je dormais, grasse matinée tu vois, le mec est tranquille, quoi) en me disant « Sam, je suis enceinte », comme ça. Le temps d’imprimer la chose, ça a avait été un sacré truc, mais après, très étrangement en fait, je n’ai pas du tout eu peur. J’ai été très choqué, si tu veux, parce que c’était très soudain. On avait parlé de commencer à y réfléchir, de commencer à essayer pourquoi pas d’avoir un enfant, mais là c’était vachement soudain, quand même. Donc ça a été plus un choc qu’une peur. Le jour même, on a fait un tour chez nos parents pour leur annoncer, parce que c’était super important pour nous. Donc on était assez heureux, finalement, parce que c’est quelque chose dont on avait discuté en amont, on avait un peu appréhendé, ce n’était pas non plus une surprise totale.

03:38 CÉDRIC : C’était quand même dans le projet.

03:40 SAMUEL : Oui, en fait, on était partis du principe qu’à partir du moment où on était tous les deux OK sur le fait que l’on voulait un enfant, qu’on le voulait rapidement, et que l’on avait une certaine structure en termes de finances, etc., qui faisait que l’on était capables de le faire, on était indépendants de nos parents, etc., on s’était dit qu’on allait laisser la nature faire son travail, mais c’est vrai que du coup, c’est arrivé vite. Et donc, c’était une petite surprise et en même temps une bonne surprise parce qu’au moins comme ça, on est entrés directement dans notre projet.

04:22 CÉDRIC : Eh oui c’est chouette, parce que c’est vraiment un moment intéressant quand on se dit « Tiens pourquoi pas, si l’on faisait un enfant », puis que ça arrive vite. Tout le monde n’a pas cette chance, et quand ça arrive, c’est super. Et pour le coup, moi la question qui me vient comme ça, parce que tu as 23 ans, et alors là je vais poser ma question de vieux con : quand je t’entends parler, quand je t’entends avoir toutes ces connaissances sur la violence éducative ordinaire que je n’avais pas du tout à ton âge, je me dis, est-ce que c’est quelque chose que tu avais déjà avant de devenir père, est-ce que c’est une démarche que tu as faite toi-même d’apprendre tout ça, comment ça s’est passé ?

04:57 SAMUEL : Eh bien, mon rapport aux violences éducatives ordinaires est assez… pas original mais paradoxal, parce que j’ai quand même vécu une enfance où j’ai vécu des violences éducatives ordinaires (même si je m’estime chanceux par rapport à l’éducation que j’ai eue, et par rapport aux parents que j’ai eus, parce que j’ai des parents qui ont géré les 4 garçons qu’ils ont eu à la maison, comme ils ont pu, et ce n’était pas baigné dans une bienveillance de tout instant et un monde parfait où tout était nickel) mais, (de toute façon ça n’existe pas) par contre il y avait toujours cette démarche de prendre en compte nos émotions, donc voilà, j’ai baigné dans plein de choses violentes – parce que j’estime aujourd’hui qu’elles sont violentes – mais j’ai aussi baigné dans beaucoup de bienveillance et beaucoup de tolérance, ce qui fait que j’ai une sensibilité vis-à-vis des enfants et du respect des enfants, qui est extrême. C’est-à-dire que je suis quelqu’un de très sensible vis-à-vis des enfants. Autant avec les adultes j’ai beaucoup plus de facilités à bloquer toute compassion, toute empathie –  même si je ne le fais pas –  mais je remarque qu’il existe parfois, ce blocage chez moi. Par contre avec les enfants, je suis incapable de ça. N’importe quel enfant, n’importe où, n’importe quand, si je le sens en détresse ou si je vois quelque chose que moi j’estime violent, dont je sais que ça peut être violent pour lui, ça me prend aux tripes. Et ça, ça a toujours été. C’est vraiment un réflexe inné en moi, je regarde un film, un enfant se prend une gifle, moi je pleure. Je me dis qu’il y a un acteur, enfant, qui a dû se prendre une gifle pour ce film. Je me dis, quand il y a un nourrisson qui pleure dans un film, que le nourrisson pleure réellement, pour pouvoir faire cette scène. Et ce sont des questionnements comme ça, d’hypersensibilité par rapport à l’enfant qui ont fait que, très rapidement avec Léa quand on s’est dit « Ça serait chouette d’avoir un enfant ensemble », je me suis dit « Oui mais par contre si on a un enfant il va falloir que l’on change un peu notre façon de faire par rapport à la façon dont on a été éduqués. Parce que comme je t’ai dit, ce n’était pas parfait. Nous on n’essaie pas d’être parfaits, mais c’était, en tout cas, encore pétris de violences éducatives et c’est là que l’on a commencé à se renseigner. Surtout Léa, d’abord. Moi je suis arrivé très tard à la lecture, pendant la grossesse de Léa. Alors qu’elle, avant sa grossesse, avant que l’on parle d’avoir un enfant (enfin, on savait qu’on en voulait mais on ne savait quand), là déjà, après notre mariage, elle lisait beaucoup. Elle lisait Filliozat, Gueguen, tu vois ce genre de livres très intéressants. Moi je n’étais pas trop dans la lecture, elle me racontait ce qu’elle lisait, ça m’intéressait, je trouvais ça pertinent, mais je n’allais pas plus loin. Et quand j’ai su qu’elle était enceinte, là, j’ai vraiment essayé de commencer à me renseigner un maximum, à mettre des notions scientifiques et des théories scientifiques sur mes instincts à moi, que je ressentais.

08:27 CÉDRIC : Super, c’est fort ça. Pour le coup je me projette un peu, par rapport à ce que moi j’ai traversé et c’est vrai que je me retrouve bien dans ce que tu dis, puisque ma compagne aussi a commencé à lire, à m’en parler, et j’écoutais, je trouvais ça bien mais, j’avais un peu de distance vis-à-vis de ça. Moi personnellement c’est le documentaire « Même qu’on naît imbattables » de Marion Cuerq, qui paradoxalement m’a mis une bonne claque.

08:48 SAMUEL : Ah oui !!

08:40 CÉDRIC : Puis après, une fois que tu as mis le doigt dedans, tu continues de creuser. Pour le coup, tout ce qu’il y a autour, je parle du développement de l’autonomie, de la motricité libre, etc., comment tu es venu à tout ça ?

09:42 SAMUEL : C’est ça, comme tu dis, de fil en aiguille tu t’intéresses. Alors c’est vrai que moi, à la base, je me suis surtout intéressé aux violences éducatives ordinaires, à proprement parler. Parce que j’ai cette phobie et cette haine de l’injustice les plus totales. Comme je l’ai dit, je suis très extrémiste là-dessus. C’est-à-dire que, l’injustice qu’est la violence éducative ordinaire, est très compliquée, pour moi, à gérer. Parfois, c’est compliqué, ça me bouffe un peu, parce que je repense à plein de trucs et je me dis « Et si, et si… ». Mais en tout cas, ça a amené ce sujet-là aux autres sujets parce que je me suis dit « Quitte à y aller à fond, autant y aller vraiment à fond, en harmonie avec tout le reste » et donc on s’est beaucoup renseignés sur l’allaitement avec Léa parce que c’est quelque chose… Moi j’ai eu la chance d’être allaité plusieurs années quand même, et mes frères aussi mais Léa pas du tout, et elle avait ce besoin-là de se renseigner, d’être accompagnée là-dessus, elle a eu la chance d’avoir accès à une conseillère en lactation. Et donc de fil en aiguille, il y a eu l’allaitement, et donc après l’allaitement « Comment va-t-on faire ? » donc la diversification menée par l’enfant, et là tu vois moi, le grand cuisinier, en tout cas le passionné de cuisine que je suis, la diversification menée par l’enfant j’ai trouvé ça génial direct, tu vois ?

10:26 CÉDRIC : Oui, c’est sûr.

10:26 SAMUEL : J’ai trouvé ça génial. On l’a pratiquée avec Gaspard, et alors là, franchement je ne suis pas en train de dire que notre éducation est géniale mais la DME avec Gaspard, ça a été une des plus belles réussites et une des plus belles surprises de notre éducation. Ça a super bien fonctionné, on était super heureux et on voit que Gaspard vis-à-vis de la nourriture, il a un rapport super sain. Pour ça, je suis trop content. Après la motricité libre, pour moi c’était une évidence et ça m’a pris à peu près 2 min pour me faire un avis là-dessus [rires]. Franchement je n’ai pas eu besoin de lire 100 livres pour comprendre, je veux dire à un moment, je me suis dit que c’est un peu logique. Petit à petit, chaque sujet, les uns après les autres. Le portage c’est pareil. Le portage au début, Léa m’a montré, et m’a dit « Ah ça serait bien que tu le prennes en écharpe ». Mes parents ne m’ont jamais pris en écharpe, je ne savais pas ce que c’était, je ne me sentais pas de le faire. Et puis elle m’a montré une vidéo, et je me suis dit « Ah oui d’accord il faut bac +5 pour faire un nœud, merci », donc tu vois à ce moment-là je me suis dit ça. Après je me suis dit « Allez on achète une écharpe », on prend un poupon et puis j’essaie. Puis Gaspard est arrivé et je l’ai pris en écharpe et il a passé 1 an et demi à faire ses siestes de 2 h tous les jours en écharpe avec moi, c’est un vrai kiff.

11:51 CÉDRIC : Ah c’est génial ça.

11:52 SAMUEL : Ça été comme ça, petit à petit chaque sujet un par un et puis j’en découvre encore plein. Et tu vois, le sujet de l’éducation non genrée, le sujet d’égalité homme/femme même au sein de l’éducation, ce sont des sujets que, j’avoue, je n’avais pas en tête au départ pendant la grossesse de Léa. Parce que ce n’étaient pas des sujets majeurs dans ma réflexion, et ça le devient aujourd’hui, parce que je ressens ce besoin d’avancer sur ces chemins-là et de faire attention à ce que je fais avec mon enfant, sur ces autres sujets aussi.

12:24 CÉDRIC : C’est vrai que moi j’ai tendance à penser qu’à partir du moment où tu as compris le rapport de domination et de soumission qu’il y a dans les violences éducatives ordinaires, tu t’interroges sur tous les rapports de domination autour de toi, et forcément tu tombes sur le sexisme, le racisme, etc. Et ça te remet en question aussi par rapport à ton statut à toi, puisque nous sommes deux hommes blancs, cis-genre et hétérosexuels et voilà, c’est bien d’oser en parler. Il y a juste un petit point que je voudrais soulever, c’est : tu as été allaité plusieurs années, donc il s’est agi d’un allaitement non écourté ?

12:53 SAMUEL : Un allaitement disons… je crois que j’ai été allaité 2 ans.

12:59 CÉDRIC : 2 ans. Donc je voudrais juste, pour ceux qui nous écoutent et qui sont sur le sujet de l’allaitement et qui doutent, Samuel est un adulte normal, d’accord ?

13:09 SAMUEL : Oui ! Je n’ai pas de problèmes psychologiques [rires].

13:14 CÉDRIC : Il va très bien.

13:18 SAMUEL : Et tous mes frères l’ont été. Nous sommes tous des adultes bien portants. Après on a un petit problème dans la famille, c’est qu’on fait tous 2 mètres et 100 kg mais, ça, ce n’est pas l’allaitement [rires]. Mais c’est peut-être un peu l’allaitement, finalement ? Mais on a été très heureux dans notre enfance, mine de rien, et je suis persuadé que l’allaitement fait beaucoup par exemple pour mon immunité, qui est plutôt solide.

13:43 CÉDRIC : Mais j’en suis convaincu. Tu disais aussi tout à l’heure que quand tu vois une situation de violence avec les enfants, il y a quelque chose qui te prend aux tripes.

13:48 SAMUEL : Oui.

13:49 CÉDRIC : C’est quelque chose que j’ai déjà évoquée, dans mon podcast et pour le coup je vais te poser la question : quand tu vois, comme ça, une violence éducative ordinaire dans la rue, au supermarché, ce que tu veux, est-ce que tu réagis, et si c’est le cas, comment tu réagis ?

14:04 SAMUEL : Alors, ça a été difficile pour moi parce que je suis plutôt quelqu’un qui n’aime pas gêner, qui n’aime pas me faire remarquer, je suis plutôt quelqu’un de discret, mais dès que ça touche aux enfants, j’ai toujours eu ce truc inné de me dire « Là il y a un truc qui ne va pas » et avec maintenant l’information que j’ai, etc., je me permets de réagir systématiquement quand je suis face à une situation de violence, face à une situation de violence… violence. Quand je suis face à une situation de violence éducative ordinaire, une chose qui n’est ni un coup, ni une insulte, mais qui peut être par exemple une humiliation, une mise au coin, ou j’entends dans le parc une maman qui dit à son enfant « Eh bien tu seras privé.e de goûter », tu vois ce genre de choses, j’interviens mais pas du tout de la même façon. J’interviens déjà en me tournant vers l’enfant, et puis j’interviens mais vraiment à la cool, avec compassion, parce que je sais très bien que ce n’est pas facile pour les parents et pour moi non plus ce n’est pas facile, et j’essaie d’entamer un dialogue sain et complètement tolérant. En disant « Je comprends que cela soit compliqué, etc. », j’essaie vraiment de trouver des solutions peaceful. Par contre, quand c’est une violence physique ou une violence verbale directe, là j’interviens en mode pitbull et c’est d’ailleurs ce que l’on m’a reproché une fois parce que, je suis déjà intervenu en plein marché de Noël. Il y avait un papa qui allait mettre une fessée à son enfant, et je suis intervenu juste à temps parce que j’étais à côté, et c’est limite si nous n’en sommes pas venus aux mains. Et en fait le truc c’est que ce n’est pas productif du tout et qu’en plus de ça, je me mets à la place du gamin qui déjà vient de se prendre une fessée par son père et qui voit un autre gars qu’il ne connaît pas arriver et qui commence à gueuler sur son père en lui disant que c’est un « grand taré », c’est d’une violence inouïe. Et je m’en suis beaucoup voulu, je me suis dit « Attends là ce que tu as fait c’est contre productif au possible ». Donc maintenant j’ai beaucoup plus de sang froid, ça c’était une des premières fois où je suis intervenu. Maintenant j’ai beaucoup plus de sang froid. Une fois au parc, je suis également intervenu parce qu’un père avait carrément mis une mandale à son gosse parce qu’il ne voulait pas descendre du toboggan (parce qu’il avait peur de le faire, tout simplement). Et moi, j’y suis allé calmement, je lui ai dit 2, 3 trucs, dont le fait que c’était quand même super violent, et que c’était interdit par la loi, etc. Mais c’est compliqué parce que dans ces moments-là, tu as un shoot d’adrénaline qui est super fort, et moi je n’ai qu’une envie c’est de mettre des coups sur le mec. Et c’est d’ailleurs une preuve que j’ai des réflexes super violents en moi, qui sont, pourquoi pas intégrés depuis ma plus tendre enfance, par exemple des violences éducatives ordinaires, ou une façon de voir le monde un peu violente peut-être, qui m’a été inculquée.

17:07 CÉDRIC : Et c’est bien que tu en parles, parce que justement ça rejoint la question que je voulais te poser ensuite. Tu parlais de choses qui étaient en toi au niveau de la violence éducative ordinaire, et moi je vais te dire, en toute transparence, j’ai eu une période très très complexe, quand je suis devenu papa, avec ma petite. Parce qu’elle avait des câlins alors que… Alors déjà, j’avais assimilé le fait que les caprices n’existaient pas, sauf que tu as une petite voix en toi qui te dit que c’est un caprice, alors que tu sais que ce n’est pas vrai, mais elle est là cette petite voix, et quand tu réponds par un câlin là où toi tu prenais une mandale, il y a une petite voix qui dit « Non, mais non, moi je n’ai pas eu ça ». Ça s’appelle l’enfant intérieur.

17:47 SAMUEL : Bien-sûr.

17:47 CÉDRIC : Mais tu vois, c’est vraiment une lutte de ressentis je trouve, au début. Maintenant ça s’est estompé, avec la pratique. Mais toi, pour le coup, est-ce que ça t’a laissé des traces, des ressentis, dans ton vécu ?

18:02 SAMUEL : Oui, bien-sûr. Moi, il y a des choses qui encore aujourd’hui ne me semblent absolument pas naturelles avec Gaspard. Et c’est vrai que c’est compliqué parce que, tu te dis « Je sais que c’est ça qui est le mieux, le plus positif, le plus bienveillant », mais en même temps tu te dis « Moi j’ai jamais connu ça donc déjà, est-ce que je vais bien le faire ? ». Il y a aussi ça. Il y a souvent des moments où tu vois par exemple quand Gaspard traverse une tempête émotionnelle, que c’est vraiment fort, (en plus Gaspard en fait rarement, mais par contre quand ça lui arrive le pauvre c’est vraiment un carnage pour lui, il repousse tout le monde, etc.), j’essaie de me mettre dans une posture, je me mets à sa hauteur, j’essaie de verbaliser ce qu’il ressent, mais dans ma tête je me dis « Mais ça se trouve même ça tu ne le fais pas bien parce que tu ne l’as jamais vu faire par tes parents », et c’est ça qui est compliqué. Parce que déjà d’une, ton premier réflexe c’est de lui dire « Non mais arrête ton caprice », de deux tu as le réflexe que tu t’es auto appris, se mettre à sa hauteur, verbaliser, etc., et puis derrière t’as le retour du premier, de l’enfant qui revient et qui dit « Oui mais bon, quand même, je ne sais pas si tu le fais bien. » C’est compliqué, c’est sûr que c’est une lutte permanente entre ton enfant intérieur blessé, ce que tu estimes être bon, et ce que tu as vécu, toi.

19:41 CÉDRIC : Oui, il ne faut pas que l’on oublie une chose importante, c’est que c’est beaucoup plus facile d’éduquer les enfants bien construits, que de réparer des adultes détruits. Donc, réparer nos blessures, c’est sûrement ce qu’il y a de plus difficile, dans nos parcours de parents. Et ça pour le coup, j’ai envie de te dire, comment ça s’est passé à l’arrivée de Gaspard ? Qu’est-ce que ça a provoqué chez toi, vraiment, quand tu l’as eu dans les bras la première fois ?

20:09 SAMUEL : Ça avait été un sacré truc parce que, l’accouchement, notre accouchement (je dis notre accouchement parce que j’estime qu’on a vécu ça tous ensemble) a été très long et assez compliqué, parce qu’au final ça s’est passé d’une façon très éloignée de ce que l’on voulait. Parce qu’on avait un projet d’accouchement à domicile, donc quelque chose en comité restreint, non médicalisé au possible, et au final on s’est retrouvés avec un déclenchement, avec une péridurale, enfin tu vois, tout ce que l’on ne voulait pas. Mais malgré cela, on a su traverser cette épreuve-là, et c’est vrai que quand Gaspard est arrivé, eh bien déjà Léa était complètement KO, parce que cela faisait 4 jours que l’on était à la maternité, c’était un enfer. Et après sa première tétée je l’ai pris, et là je me suis dit « Bon eh bien maintenant il faut que tu assures ». Je l’ai pris dans mes bras et tu vois, c’est un peu cliché mais c’est vrai, quand tu le prends dans les bras, moi en tout cas j’ai senti une vulnérabilité infinie, c’est-à-dire qu’un bébé ça ne peut pas survivre posé là, par terre, comme certains animaux qui naissent et qui partent faire leur vie. Un bébé, il ne peut rien faire seul, et du coup tu te dis « Là en fait, t’es obligé d’assurer ». C’est ça qui m’a traversé à ce moment-là. Je me suis dit « Là, maintenant, il a besoin de toi ». Et ce besoin de ses parents, c’est ce qui nous traverse tout le temps on se dit « Il a besoin que l’on soit là pour lui, il a besoin que l’on soit positifs avec lui », et ça a un peu guidé toute ma parentalité, en tout cas ma « petite » parentalité pour l’instant. Mais voilà c’était un mélange de soulagement, d’amour et d’une responsabilité qui arrive tout d’un coup, et qui nous fait nous dire « Il est là maintenant, il faut que tu assures ».

22:15 CÉDRIC : Non mais c’est vrai que ça vient d’un coup, je te rejoins complètement, il y a tout ça qui arrive. Moi j’ai le souvenir vraiment d’un amour incroyable, auquel je ne m’attendais pas du tout à ressentir, et c’est vrai qu’après, il y a tout ça. Moi ce que j’aime bien, c’est ce sentiment qui revient parfois, tu vois quand je regarde ma fille (je ne sais pas si tu vis la même chose), je la regarde et ça revient.

22:38 SAMUEL : Moi j’ai des espèces de chaleurs, parfois, quand je le prends dans mes bras, tu vois ? Parce que Gaspard c’est vraiment un garçon très énergique, et qui est peu câlin, il est assez, comment dire… je n’ai pas envie de le dire de façon péjorative, mais d’autres personnes pourraient dire qu’il est turbulent, mais c’est pas le mot, c’est juste qu’il est assez brusque dans ses mouvements, et que du coup, il n’est pas du tout câlin, en tout cas avec moi, avec sa mère beaucoup plus. Avec moi il est plus dans le jeu, la mobilité, tu vois ? Et du coup c’est vrai que les rares moments où on se fait des gros câlins, par exemple quand il est un peu malade, on se met en peau à peau on se fait un gros câlin et ça lui fait beaucoup de bien, eh bien là tu sens une espèce de vague d’amour et de chaleur, vraiment, ça m’est arrivé une fois en écharpe de me dire… je pense qu’il y a vraiment de la chaleur qui sort de moi et qui va vers lui, d’amour. Et ça, je pense que c’est super important pour nous, pères, de réaliser ça, qu’on a le droit, que l’on peut ressentir ce genre de vagues d’amour et ce genre de bouffées de chaleur d’amour et de sentiments envers ses enfants, et de les embrasser en se disant « C’est cool que je vive ça et je l’accepte ».

23:51 CÉDRIC : Complètement. On a le droit de le ressentir, on a le droit de l’accueillir, de l’accepter, et de l’exprimer. Et donc, Gaspard est arrivé, et vous avez décidé avec Léa que tu allais rester à la maison, pour t’en occuper. Tu es père au foyer, cette histoire est connue parce que c’est un peu ce que tu racontes sur ton compte instagram, où l’on voit vos aventures quotidiennes. Et moi la question que j’ai envie de te poser c’est : OK, c’est une très belle décision, j’avoue que je t’envie un peu [rires], mais pour le coup, comment est-ce que tu vis cette situation, en termes de relations de famille et à ta place de père, à ta relation à que c’est qu’un homme ?

24:37 SAMUEL : Eh bien en fait, la décision a été prise (c’est rigolo parce que je le dis souvent et souvent les gens sont étonnés). Mais en fait à la base, moi j’étais en fac de médecine, j’étais en 3ème année, et bon, clairement je me faisais chier, ça ne me plaisait pas du tout. Je n’étais pas du tout épanoui dans mes études. Et en fait, quand Gaspard est arrivé, ça a un peu catalysé tout un truc en moi qui m’a fait me dire « Si tu n’es pas heureux dans ce que tu fais, il faut que tu arrêtes de le faire, parce que tu as autre chose à faire de ta vie maintenant, t’as un enfant, tu ne peux pas te permettre de passer des heures en cours à dormir parce que ça ne te plaît pas ». Du coup, j’ai arrêté la fac et je me suis demandé « Bon maintenant, qu’est-ce que tu as envie de faire ? », parce ce sont ça les questions quand tu arrêtes un truc, tu te dis « Bon, qu’est-ce que tu veux faire de ta vie ? T’as 21 ans, qu’est-ce que tu veux faire ? » et en fait la réponse, elle était de me demander : « Qu’est-ce qui te plaît le plus, dans ta vie ? » parce que ce processus de décision a duré 6 mois, tu vois ? Gaspard avait 6 mois lorsque j’ai vraiment arrêté la fac. Et en fait, à ce moment-là, je me suis dit « Ce qui te plaît le plus, c’est de t’occuper de ton enfant et de t’occuper de ta maison, ta famille, de ta femme et de gérer ça ». Donc j’ai demandé à Léa ce qu’elle en pensait, si c’était jouable parce que ça demande pas mal d’ajustements financiers, professionnels, personnels, etc. Et Léa m’a répondu « Eh bien écoute, si ça te rend heureux, moi ça me rendra super heureuse. On pourrait essayer ça ». Donc on est partis là-dessus, et c’est vrai que 90 % des gens ont été choqués, pas parce que j’arrêtais la fac pour devenir parent au foyer, mais parce que j’étais un homme qui allait devenir parent au foyer. Et ça c’est vrai que ça a été assez drôle pour moi parce que je suis assez provocateur parfois dans les combats que je soutiens, et pour moi le fait qu’un homme puisse être père au foyer, c’est un vrai sujet et c’est quelque chose que j’adore mettre en avant, parce que c’est encore très très peu représenté. Et donc moi quand je suis arrivé là-dedans, je l’ai tellement affirmé, avec la fierté en moi de me dire « Là je fais un truc que peu ont la chance de faire ». Il ne faut pas l’oublier. Et ceux qui ont la chance de le faire se font casser du sucre sur le dos toute la journée parce qu’en gros on dit que ce ne sont pas de « vrais » hommes, parce qu’ils n’ont pas de travail, parce qu’ils ne ramènent pas d’argent à la maison. Et en fait, moi je suis content de pouvoir militer sur le fait que, le fait de ramener de l’argent à la maison déjà, ça peut être une femme qui le fait. Parce que c’est ça le vrai sujet de dire « Les hommes ne peuvent pas être pères au foyer », c’est aussi de dire « Les femmes ne peuvent pas ramener de l’argent à la maison pour la famille ». Et c’est ça qui me guide, c’est de lutter contre ces deux stéréotypes à la con, c’est de dire « On a le droit aussi de changer les rôles et d’êtres heureux comme on veut ». Donc voilà, c’est ça qui me guide, et c’est un peu ça qui a fait que j’ai créé le compte @Samueletgaspard, c’est pour dire « C’est possible de faire autrement. Respectez les choix de chacun et surtout tolérez vous-même vos choix ». Parce qu’il y a des gens qui auraient aimé faire ce choix je pense et qui ne l’ont pas fait par peur, par crainte et par pression sociale. Et je pense que c’est important aujourd’hui quand on est un parent au parcours atypique, de le revendiquer, en ne disant pas « C’est mieux » mais juste en disant « C’est possible ».

28:20 CÉDRIC : Ah mais c’est sûr. Et c’est clair qu’aujourd’hui il y a quand même de gros freins sociaux, de pressions sociales, après pour certaines situations il y a de vrais freins financiers, qui peuvent, plus souvent qu’on ne le croit, être contournés. Cela demande des ajustements de vie importants, mais c’est possible, et c’est très intéressant que tu dises « Pas de travail ». Je suis d’accord avec toi quand tu dis « La vision c’est celle de la femme qui ramène de l’argent à la maison, ce n’est pas quelque d’ancré dans la culture », alors là, carrément. D’ailleurs je viens de finir le livre de Sylviane Giampino « Les pères travaillent-ils trop ? » et justement elle parle de cette structure sociale, c’est vraiment un livre génial. Pour le coup, il y a un point, quand même, qui me titille, et que je voudrais préciser, mais je pense que l’on sera d’accord. C’est le fait de dire « Pas de travail ». Moi maintenant, je dis toujours « Tu n’as pas de travail rémunéré socialement ».

29:11 SAMUEL : [Rires] Voilà exactement.

29:11 CÉDRIC : « Tu fais un travail gratuit, que font énormément de femmes à travers le monde, et qui devrait être rémunéré ». Ça c’est mon petit engagement social à moi [rires].

29:24 SAMUEL : Ce qui est clair en tout cas, c’est que ma définition du travail elle comprend les parents au foyer. Parce que évidemment… D’ailleurs je pense qu’un jour, je ne sais pas comment je vais faire, mais je vais mettre au défi des gens de tenir une semaine de parent au foyer. Et encore moi je n’ai qu’un enfant, quand je pense à des mamans que je connais qui ont 4 ou 5 enfants, et qui sont là mères au foyer toute la journée, 24 h/24, parce qu’en plus, ce qui est trop bien avec les parents au foyer, c’est qu’ils travaillent de minuit à 23 h 59 donc [rires] tu vois, c’est quand même un vrai travail. Et bien sûr il n’est pas rémunéré parce qu’on estime que… En fait je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi ce n’est pas rémunéré [rires], ça devrait l’être, en tout cas ça devrait être accompagné beaucoup mieux que ça. Déjà, ça devrait être reconnu légalement, parce que le parent au foyer ce n’est pas du tout une… Tu vois je vais te raconter une histoire rigolote par rapport à cela. J’ai marié mon frère l’été dernier, et j’étais son témoin à la mairie. Et juste avant le passage à la mairie il me dit « Tu viendras j’ai une petite surprise pour toi ». Et je venais de lancer mon compte Instagram, ça venait de commencer et puis c’était un petit truc, et le maire (ça se passait dans la mairie de Caen, c’était un grand truc il y avait plein de monde, on était tous sur notre 31) commence à lire les trucs légaux et ensuite il passe aux témoins. Il est donc obligé de lire « Samuel, etc., né le, etc., profession… » et là il dit « Influenceur sur les réseaux sociaux » [rires].

31:08 CÉDRIC : [Rires]

31:08 SAMUEL : Attends, parce que l’histoire est folle en réalité. Mon frère en remplissant les papiers pour la mairie avait dit « Mon frère est père au foyer, donc inscrivez cela comme profession », et à la mairie ils lui ont dit « Non non désolé, c’est pas une profession, on ne peut pas le mettre, on met ‘sans emploi’ ».

31:24 CÉDRIC : Rahhh.

31:24 SAMUEL : Et en fait, mon frère a dit « Eh bien non, mon frère passe toute la journée avec son fils donc je n’ai pas envie que vous mettiez ‘sans emploi’ parce qu’il se casse la tête toute la journée, donc vous mettez un truc ». Et ils lui ont répondu qu’ils pouvaient mettre ce que l’on voulait mais qu’il fallait leur dire. Du coup, pour la petite vanne, il a mis « influenceur sur les réseaux sociaux » [rires]. Mais tu vois quand même, on ne peut même pas dire « père au foyer » ou « parent au foyer ». Ça n’existe pas.

31:50 CÉDRIC : Moi je trouve ça quand même… Alors je n’ai rien contre les influenceurs, soyez-en sûrs, mais je trouve ça quand même fou, dans une société que l’on puisse mettre sur un papier officiel « Je suis influenceur sur les réseaux sociaux » mais que l’on ne puisse pas reconnaître « Parent au foyer ». C’est incroyable.

32:06 SAMUEL : Comme quoi il y a des choses qui sont plus ancrées que d’autres, parce que tu vois le côté « influenceur » s’est vite répandu, il y a des trucs légaux qui se sont mis en place très vite, mais il y a des choses qui sont pratiquées depuis 2 millénaires et apparemment on ne peut toujours pas les mettre dans une case. Donc, il y a encore du boulot.

32:29 CÉDRIC : Non mais c’est clair qu’il y a du boulot, et c’est vrai aussi qu’il s’agit d’une vraie question de société. Pour le coup, puisqu’on a ouvert la parenthèse, on va continuer de creuser. Aujourd’hui la problématique c’est que l’on a une société basée sur ce que tu rapportes à un capital, et pas du tout sur ce que tu rapportes à la société parce que, élever ses enfants, les élever avec passion, avec respect, avec tout ce que l’on peut leur apprendre, eh bien tu apportes à la société.

32:54 SAMUEL : Bien-sûr.

32:54 CÉDRIC : Et j’aime à penser que tu apportes un petit peu plus à la société qu’en allant faire gagner un peu d’argent à des gens haut placés, mais ça c’est un autre débat [rires].

33:04 SAMUEL : Je suis d’accord avec toi.

33:08 CÉDRIC : [Rires] Et pour le coup, parlons quand même aussi de toi, strictement toi. Comment arrives-tu à concilier ce mode de vie de père au foyer avec tes aspirations de développement personnel ? Ma question c’est : est-ce que tu arrives à mener des projets pour toi, comment est-ce que tu vois l’avenir ? Est-ce que dans 5 ans tu te vois toujours père au foyer ? Sans dévoiler trop d’éventuels projets mais, est-ce que ça se concilie ?

33:33 SAMUEL : Eh bien en fait, ça m’a pris un petit bout de temps avant de m’autoriser cela. C’est vrai qu’au début, quand j’ai décidé d’être père au foyer, il y a eu un côté un peu sacrificiel, où pendant plusieurs mois, je ne faisais rien d’autre que cela. Je ne pensais qu’à ça, et au bout d’un moment, j’étais un petit peu fatigué psychologiquement, j’avais besoin de voir des gens de mon âge, j’avais besoin de sortir, j’avais besoin de me développer personnellement, de lire des trucs autres que des livres de parentalité. Parce qu’en vrai, au bout d’un moment tu as la tête qui tourne. C’est normal en même temps, tu ne peux pas rester sur un truc tout le temps. Et du coup, c’est vrai que ça m’a pris un certain temps de réaliser ça, avec l’aide de Léa parce que c’est là aussi qu’il est important d’avoir des partenaires qui nous connaissent et qui sont capables de nous dire les choses. J’ai compris aussi qu’il fallait que je prenne, pas forcément du temps, je trouve que c’est une mauvaise conception, on dit souvent « Il faut que tu prennes du temps pour toi ». Mais moi je trouve que prendre du temps pour prendre du temps, se dire « Allez tous les jours je m’accorde 1 h rien qu’à moi », « Je vais me faire un bain pendant 1 h parce que je n’ai rien trouvé d’autre à faire », ça va être super mais je veux dire… Pour moi c’est plus : « Trouve des choses qui t’enrichissent ». Et tu vois moi l’année dernière j’ai enfin pu me remettre au rugby, je m’étais blessé assez gravement du coup j’ai dû arrêter pendant quasiment 2 ans, et j’ai enfin pu m’y remettre. Ce sont des choses qui m’ont fait du bien. Et j’ai eu de gros projets qui se sont créés là cette année, je ne peux pas en parler pour l’instant, mais j’ai eu un très gros projet qui s’est concrétisé et ça m’a pris beaucoup de temps, et j’ai été super heureux de le faire parce que pour le coup, ça restait dans une sphère quand même autour de la parentalité, mais c’était mon projet à moi. C’était un autre travail, et ça m’a fait beaucoup de bien de faire ça. Et voilà je pense que le tout c’est d’accepter le fait qu’on en ait besoin, déjà, de ce… J’allais dire « de ce temps pour soi » tu vois [rires]. Mais d’accepter qu’on ait besoin de faire autre chose, en tout cas. Et qu’on ait le droit de faire autre chose que d’être parent, tout comme toi quand tu finis ta journée de taff. À part les workaholics, la plupart des gens pointent à 18 h, ils rentrent chez eux et ils n’ont qu’une envie c’est qu’on leur parle de tout sauf du travail. Eh bien, il faut accepter que les parents au foyer, c’est aussi cela. Il y a aussi ce moment le soir où tu n’as pas envie de lire encore 3 h de livres sur la parentalité, mais t’as plutôt envie de te mater un film sympa, ou une formation sur, je ne sais pas, le webdesign ou d’histoire, etc. Et il faut s’écouter, je pense que c’est le plus important. Et écouter les gens autour de toi aussi sans tomber dans un truc où tu écoutes tout et n’importe quoi, mais les gens qui tiennent à toi, les écouter parce qu’ils ont souvent des choses à te dire aussi.

36:36 CÉDRIC : Et je rejoins complètement parce que c’est vrai que surtout quand on se remet en question, que l’on se déconstruit par rapport à la parentalité, (bon moi je suis aussi beaucoup sur les sujets féministes) les lectures c’est super enrichissant, mais il y a juste un moment où il faut faire un break. Le burn-out parental et le burn-out militant, ça existe. Il n’y a pas longtemps je t’ai vu faire une vidéo sur ce côté « parent parfait », je pense que c’était un sujet important, que tu as bien fait de l’aborder. Je me permets de te donner mon avis. Parce que sur les réseaux sociaux il y a beaucoup ce côté « Regardez », limite tu as l’impression que c’est le bonheur permanent d’être parent, c’est le but ultime… Non non [rires], c’est chouette, c’est une belle aventure, mais ça ne fait pas toute une vie non plus.

37:21 SAMUEL : Et puis ce n’est pas que positif, je veux dire ce ne sont pas que des moments super heureux. Ce sont aussi des moments difficiles, et c’est vrai que sur les réseaux sociaux c’est compliqué, tu essaies de produire du contenu qui plaît aux gens, et qui esthétiquement est intéressant, puis au final beaucoup occultent le fait que la parentalité, ce soit difficile. Et ça je l’entends rarement, tu vois. J’entends rarement les parents dire « Être parent, c’est difficile ». Mais en fait, ça l’est. Honnêtement. Moi je le pense. Et ce n’est pas parce que c’est difficile que ça rend malheureux, et ce n’est pas parce que c’est difficile que c’est impossible. C’est difficile, ça nous pousse dans nos retranchements, et ça demande de se réinventer et de s’adapter, de façon permanente. Pour moi, la meilleure définition de la parentalité c’est l’adaptation permanente à un milieu qui ne fait qu’évoluer. Et donc c’est vrai que c’est super important de le dire. Parce que le burn-out parental, c’est super méconnu. C’est une situation que vivent beaucoup de gens, et particulièrement les femmes. Et c’est encore une inégalité, une injustice, parce que ce sont souvent les femmes qui sont atteintes de burn-out parental, parce que ce sont souvent elles qui ont à porter la charge mentale, la charge familiale, et ça non plus on n’en parle pas assez du burn-out parental. Et comme tu dis le burn-out militant, j’imagine que c’est aussi un sujet à creuser.

38:51 CÉDRIC : Eh bien c’est sûr qu’en fait, dès que tu déconstruis des choses, tu changes tes repères donc ce n’est pas facile. D’ailleurs c’est pour cela aussi qu’il y a beaucoup de gens qui bloquent tout ce qui est violences éducatives ordinaires parce que, eh bien, c’est aussi plus facile de rester dans sa vision socialement plus acceptée. Sauf qu’après, ce sont des choix que l’on est prêts à faire ou pas. Chacun avance aussi à son rythme. Il ne faut pas dire qu’une personne est bien ou pas bien parce qu’elle n’avance pas au même rythme que nous, ou d’autres. C’est important, aussi. Et c’est bien que tu parles d’éducation, d’égalité femme/homme, car ça m’amène à ma question suivante. Pour le coup, tu as un petit garçon, alors comment est-ce que, avec Léa, vous arrivez à avancer sur l’éducation de Gaspard, pour ne pas en faire un mâle dominant en puissance, voire un prédateur ?

39:36 SAMUEL : Eh bien, tu vois, je pense que tu m’aurais posé cette question il y a deux ans, je t’aurais dit « Mais tu es un ouf, évidemment que je ne vais pas en faire un prédateur, je ne suis pas débile, je sais très bien qu’il faut expliquer aux garçons de laisser les filles tranquilles ». Je t’aurais sorti un truc comme ça je pense, il y a 2 ans et demi, 3 ans. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, je me retrouve à me demander comment je vais faire, et comment je fais déjà, (parce que c’est vrai que l’on se dit comment je vais faire quand il sera grand et tout, mais pour moi ça commence dès le plus jeune âge), comment je vais faire pour qu’en fait mon fils soit respectueux envers les femmes, ou envers les hommes, envers qui il veut, mais qu’il soit respectueux. Et ça, ça passe par le fait d’essayer de, déjà, le respecter lui. Respecter son corps, son intégrité, ses besoins, mais aussi respecter ses avis, c’est-à-dire que Gaspard, systématiquement, même depuis qu’il est nourrisson, et ça c’est un truc qui peut paraître bizarre d’un point de vue extérieur, mais systématiquement quand on lui change la couche, je lui demande toujours si c’est OK pour lui. S’il n’est pas d’accord, on le fait plus tard, ou alors il le fait tout seul, ou alors on trouve d’autres solutions. Mais je ne lui touche pas les parties génitales sans son accord. Alors que je suis son père, et sa mère c’est pareil. On essaie de lui faire comprendre qu’il y a des choses qui nécessitent un consentement. Et cette notion de consentement dans l’éducation respectueuse de l’enfant, dans l’accompagnement respectueux de l’enfant elle est primordiale pour moi, parce que le consentement c’est la base de tout. Et si ton enfant ne consent pas à ce que tu fais, tu ne vas jamais y arriver en forçant le truc. Donc en fait respecter le consentement de ton enfant c’est déjà lui montrer un premier exemple ; il faut respecter le consentement, plus tard, des femmes, des hommes, des personnes qui vont l’entourer, l’accompagner dans sa vie. Et c’est la première chose pour moi. La deuxième chose (pour l’instant on n’en est pas là avec Gaspard) c’est d’insister sur le fait que le corps des autres ça se respecte, ça par exemple avec Gaspard je le fais, parce que parfois, il attrape les autres enfants, quand il veut faire un truc avec sa copine Iris par exemple, que j’ai vue cet après-midi, il la prend par la main il l’emmène, genre il la tire, en mode « Viens faire le jeu avec moi », et ça tu vois ce sont des trucs sur lesquels j’interviens parce que j’estime que c’est violent. Alors j’interviens bien évidemment avec le plus de bienveillance possible mais, je lui explique que là, il y a un consentement qui n’a pas été respecté. Et remarquer ça dès le plus jeune âge, pour moi, c’est la base pour ensuite essayer de construire quelqu’un d’équilibré dans ses rapports avec les autres.

42:29 CÉDRIC : Je te rejoins complètement, c’est la base de la base. Il y a un très bon livre de Soline Bourdeverre-Veyssiere qui s’appelle « Je peux te faire un bisou ? » que je conseille vivement à tous les parents qui peuvent nous écouter ou les parents en devenir. C’est vrai que c’est un vrai gros sujet, le consentement, c’est très important, pour ne pas en faire un prédateur et puis il faut aussi dire le mot, un futur violeur en puissance. On en parlait un peu avant d’enregistrer, c’est vrai qu’on a tendance à se dire « On a une fille mon dieu mais quand elle va être grande, j’espère qu’il ne va rien lui arriver », mais jamais on ne se pose la question « Mon dieu mon fils un jour, est-ce qu’il va violer une fille ? ».

43:09 SAMUEL : Eh oui et pourtant c’est un vrai questionnement. Par exemple moi je me suis déjà dit « Mais mon dieu mais qu’est-ce que je fais si un jour à 16 ans, je reçois un coup de fil en apprenant que mon fils a fait ci, il a fait ça ? », tu te rends compte ? « Il a agressé quelqu’un sexuellement » ou autre. Et en fait, ça c’est une vraie peur que j’ai. Je n’ai pas beaucoup de peurs dans mon éducation mais celle-là c’est une vraie peur parce que je sais très bien que l’on vit dans une société qui n’est pas du tout favorable à ce que les hommes respectent les femmes, c’est peut-être dur à dire comme ça mais de mon point de vue personnel, c’est ça. On est dans une société qui est très violente, qui est très violente envers les femmes, qui fait encore beaucoup des femmes des objets, ce qui fait qu’en fait c’est très simple pour un homme de glisser vers une figure de prédateur et de violer. Les statistiques sont là pour dire que les violences à la fois conjugales mais aussi les agressions sexuelles et les viols, toutes les affaires que l’on a entendues récemment, ça montre bien qu’on est encore dans une société baignée là-dedans. Et du fait que je sais que l’on est dans une société comme celle-là, c’est une vraie crainte pour moi de me dire « Est-ce que je vais réussir et est-ce que je vais réussir à accompagner mon enfant vers une démarche complètement normale, que j’estime normale, de respect du consentement et de respect du corps des autres ». C’est ça qui est compliqué.

44:48 CÉDRIC : Je pense qu’en tout cas commencer par respecter son corps, c’est chouette. Moi par exemple avec ma fille, il y aussi notre corps à nous. Quelquefois je l’autorise à me tirer les cheveux (bon, même si je n’en ai pas beaucoup [rires]), je l’autorise à me tirer les cheveux et puis quelquefois je dis « Non ». Je lui dis « Écoute c’est mon corps, c’est non ». Alors au début, les toutes premières fois où j’ai fait ça, elle ne comprenait pas. Et puis, petit à petit, elle me disait « OK très bien, papa a dit non. Quand moi je dis ‘non’ il dit que c’est ok, quand lui il dit ‘non’ moi je dis que c’est OK ». Après, c’est vrai que, sur ce sujet-là, il y a quand même deux livres qui sont importants aussi, c’est « Tu seras un homme féministe mon fils » d’Aurélia Blanc qui est un livre magnifique. Et aussi « Fille-Garçon même éducation : Guide pour une parentalité féministe de 0 à 3 ans » de Elisa Rigoulet et Pihla Hintikka qui est génial. Et c’est vrai qu’il y a aussi cette éducation de genre qui est importante.

45:34 SAMUEL : Oui, bien-sûr.

45:34 CÉDRIC : Il y a de vraies études qui ont été réalisées, par exemple, on s’est aperçus qu’on a tendance à davantage verbaliser avec les filles qu’on ne le fait avec les garçons, parce qu’on estime, dès la naissance, que le garçon est plus physique, qu’on est plus sur quelque chose qui va être physique, qu’on n’a pas trop besoin de lui parler. Et je ne sais pas si tu connais cette étude qui a été realisée en 1976, où sur un panel de 900 personnes de différents âges, une photo d’un bébé qui est asexué dans son apparence et qui est en train de pleurer, est présentée. Et lorsque l’on dit aux gens qu’il s’agit d’un garçon, il pleure de colère, quand on dit aux gens qu’il s’agit d’une fille, elle pleure de tristesse.

46:15 SAMUEL : C’est fou.

46:15 CÉDRIC : C’est fou. Et c’est là où je trouve que c’est très difficile, en tant que parent, on a aussi cette culture du viol en nous, on a aussi ce sexisme en nous, qui existe, il ne faut pas le nier, et pour le coup, inconsciemment, on peut le transmettre. C’est là que c’est chaud.

46:31 SAMUEL : C’est exactement ça. Tu te dis, en fait : « Moi-même, je peux transmettre un truc sans m’en rendre compte », et tu ne sais pas en fait, tu ne peux pas savoir à quel point tu as réussi à déconstruire certaines choses par rapport à ce que tu as vécu dans ton enfance, par rapport à la société dans laquelle tu évolues. C’est compliqué. Parce que je pense qu’on ne peut pas vraiment savoir à quel point on a réussi, ou en tout cas à quel niveau du chemin on est. Et moi j’ai toujours cette crainte, et tu vois le problème c’est qu’en plus (enfin ce n’est pas un problème), Gaspard étant un enfant qui est vraiment beaucoup plus dans la mobilité que, par exemple, dans la parole actuellement, eh bien en fait c’est compliqué parce que du coup les gens sont là à dire « Oui c’est un garçon, il monte partout », etc., et en fait j’ai envie de dire que ce n’est pas parce que c’est un garçon qu’il monte tout le temps partout. C’est un garçon ET il monte tout le temps partout [rires], ce sont deux choses entre lesquelles il n’y a pas de causalité. Et c’est encore un grand grand travail pour moi (et pour tout le monde, en fait) d’arriver à sortir des stéréotypes de l’éducation genrée. C’est pour ça que nous par exemple, on essaie de ne pas avoir de jouets genrés à la maison. C’est pour ça que Gaspard a tous les jouets qu’il veut. Quand je l’emmène dans les magasins, je bondis quand je vois encore dans certaines grandes enseignes (que je boycotte, du coup), des rayons « filles » affichés en rose, et des rayons « garçons » affichés en bleu, avec dans les rayons filles des dînettes et dans les rayons garçons, des tracteurs. Ça me rend fou, en 2020, qu’il y ait encore ça. Et je peux te dire que la fois où je suis allé dans cette enseigne et que j’ai vu ça, j’ai fait aller/retour, bonsoir ! Pour moi, ce sont des choses qui ne devraient plus exister aujourd’hui.

49:09 CÉDRIC : Il faut aussi une volonté politique, derrière. Il y a des pays, notamment les pays nordiques, qui sont plutôt en avance sur le sujet et où tu ne peux pas rentrer dans un magasin et trouver des choses genrées comme ça. Donc c’est une piste très intéressante.

Dis-moi Samuel, on vient de se parler, on avait quand même déjà beaucoup discuté, on s’est beaucoup parlé de sentiments, de choses que tu as ressenties, de la virilité, de la place de l’homme, tu as exprimé beaucoup de choses, mais dis-moi ; tu as toujours tes testicules ?

49:38 SAMUEL : Eh bien écoute, attends, je vais vérifier. Oui, je crois que c’est bon, ça va, toujours bien attachées [rires].

49:43 CÉDRIC : Bon, ça va. Ça veut dire que l’on peut être un homme, être sensible, en parler, et ne pas perdre ses couilles, c’est super.

49:49 SAMUEL : Oui, ça c’est plutôt une bonne nouvelle les mecs. N’hésitez pas à le faire savoir autour de vous. Plus sérieusement, oui, on a le droit, et non, on n’est pas obligés. Mais, oui, on a le droit. Et c’est important de le savoir et c’est important de le dire.

50:05 CÉDRIC : C’est une belle phrase. Je crois que je n’aurais pas mieux.

50:09 SAMUEL : [Rires] Je suis un mec comme ça moi, je lâche des punchlines.

50:09 CÉDRIC : [Rires] Dernière question, celle que je pose à la fin de toutes mes interviews ; quels conseils tu aurais envie de donner, alors quand je dis “conseils” ce n’est pas “donner des leçons” mais, quels conseils aurais-tu envie de donner aux parents et aux parents en devenir qui nous écoutent ?

50:24 SAMUEL : Hum… Quels conseils je pourrais donner. Écoutez votre instinct, parce que je fais partie de ceux qui pensent qu’on est quand même à la base des mammifères et qu’on est quand même à la base des êtres humains mais des animaux aussi, et on a des instincts parentaux. Comme tous les autres animaux, comme tous les autres mammifères, qui sont spécifiques de notre espèce, certes, mais qui sont aussi spécifiques de notre condition de mammifère, et qui font qu’on a des instincts parentaux, de parentage proximal. On a des instincts parentaux d’accompagnement, on a des instincts parentaux de respect de l’enfant et on a plein de choses en nous qui sont, pour moi (c’est un avis personnel) naturelles. Et ces instincts sont enfouis sous une couche monumentale de préjugés et de normes d’un autre temps, qu’il faut enlever. Et ensuite, une fois que l’on a réussi à faire ça (ce que je ne réussirai jamais à faire mais ce n’est pas le but, de toute façon), je veux dire, quand on est sur ce chemin-là, on peut rajouter des couches de livres et de notions théoriques et scientifiques sur la pédagogie positive, etc., et c’est ce trio là, qui pour moi, fait que l’on rentre dans un chemin (et je dis bien qu’on rentre dans un chemin [rires]), de la parentalité respectueuse. C’est reconnaître que l’on baigne dans un monde très violent et avec plein de normes qui devraient évoluer. Se rapprocher de son instinct parental naturel, et s’informer de façon positive, sans se culpabiliser sur ce que l’on a fait avant, et ce que l’on va faire, et scientifiquement s’informer sur des notions de parentalité qui peuvent vous intéresser et que vous avez envie de mettre en place. C’est cette triade là qui fait pour moi que l’on peut commencer à réfléchir.

00:00 CÉDRIC : Super. Eh bien écoute, merci beaucoup Samuel.

SAMUEL : Eh bien merci à toi.

CÉDRIC : Je te dis au-revoir et à bientôt.

CÉDRIC : Je vous remercie de m’avoir écouté, je vous invite à vous abonner, et nous pouvons aussi nous retrouver sur Facebook, Instagram et sur le blog Papatriarcat.fr. À bientôt.

GÉNÉRIQUE

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